LES GRANDS ESPACES

 

 

 

Le temps enveloppe le tout et se confond avec lui. Il s’étend aux limites de l’immense univers qui se déploie dans l’espace et dans le temps sur des milliards d’années-lumière. La lumière se déplace à la vitesse de trois cent mille kilomètres à la seconde. Une année-lumière mesure la distance que parcourt la lumière en une année. Prenez une minute pour faire ce bref calcul : 60 multiplié par 60 multiplié par 24 multiplié par 365 multiplié par 300000. Vous trouverez le nombre de kilomètres que représente une année-lumière. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’un ouvrage sur le tout, s’il doit mentionner, bien entendu, le Soleil et la Lune, les planètes, la Galaxie où nous vivons avec sa centaine de milliards d’étoiles et la centaine de milliards d’autres galaxies à des distances hallucinantes, les quasars et les trous noirs, si chers à nos esprits d’aujourd’hui par les paradoxes qu’ils suscitent, et tant d’autres phénomènes qui défient l’imagination et nous restent encore plus qu’à moitié inconnus, s’attardera surtout sur la boule minuscule, plutôt en forme de melon, où ont surgi les hommes. Nous savons tous, bien entendu, que la Terre n’est pas le centre de l’univers, qu’elle n’est pas le centre de notre Galaxie, qu’elle n’est même pas le centre de notre système solaire. Mais c’est là qu’habitent les hommes.

Jusqu’à nouvel ordre du moins. Et les hommes pensent le tout. Et, comme d’autres, ici ou là, mais toujours sur la Terre, écrivent Paludes ou Polders, il s’en trouve parmi eux pour écrire des livres sur lui.

Le tout n’existe que parce qu’il existe des hommes pour le penser. Nous avons déjà dit un mot du statut du tout et du temps avant l’homme. Existaient-ils vraiment ? Avec un peu d’hésitation, il est permis de répondre que oui. Mais ils n’existaient que sur le mode de l’annonce, de l’attente, de la promesse – parce que des hommes allaient venir. D’un tout où les hommes n’auraient jamais apparu, on pourrait à peine dire – et qui d’ailleurs le dirait ? – qu’il eût jamais existé.

L’univers est immense. La Terre est minuscule. Sommes-nous seuls à donner un sens à une immensité qui nous dépasse de si loin ? À moins de supposer, hypothèse à la Borges dans le meilleur des cas, scène de Grand-Guignol dans le pire, que sur une planète lointaine, dans cette galaxie ou dans une autre, les choses se déroulent, en miroir, selon un ordre rigoureusement identique à celui qui a mené jusqu’à nous, il est inimaginable que l’histoire ait mené ailleurs à quelque chose du même genre que les hommes. Parce que, contrairement au temps et au tout, les hommes sont le fruit exclusif du hasard et de la nécessité. En quinze milliards d’années, les conditions ont été créées pour leur apparition.

Depuis cinq milliards d’années que cette Terre existe et depuis quatre milliards d’années que la vie s’y développe, un nombre prodigieux de causes et d’effets se sont succédé en série pour permettre leur épanouissement. Et depuis deux ou trois millions d’années – un grain de sable, évidemment, une goutte d’eau dans l’océan –, ils ont fait, sur cette Terre, et malgré tout ce qu’on peut en dire, les progrès que vous savez.

Ce qu’il est permis de se demander, c’est si une autre forme de vie, aberrante à nos yeux, tout à fait étrangère à ce que nous connaissons, n’a pas pu naître quelque part. Puisque nous n’en savons rien, mieux vaut se taire sur ce sujet comme à propos de l’éternité. Je crains que les signaux envoyés dans l’espace à partir de la Terre ne restent sans écho, ils sont émis selon des normes qui, relevant de notre condition, ne recoupent pas nécessairement le mode d’existence et de compréhension des créatures aléatoires à qui ils sont destinés.

Nous pouvons aussi nous demander si l’être n’a pas pu se manifester dans des galaxies très éloignées sous des formes autres que la vie et que nous ne sommes pas capables d’imaginer. Il y a une question plus extravagante encore qu’il n’est pas interdit de poser : y aurait-il, non pas seulement cette fois très loin de nous mais hors de l’espace et du temps, d’autres univers que le nôtre et qui obéiraient à d’autres lois ? Si grand que soit l’univers, le temps y règne d’un bout à l’autre. Et les lois qui nous régissent régissent aussi le tout. Est-il permis d’imaginer qu’au-delà du temps et du tout, sous le règne d’autres lois qu’il ne nous est même pas possible de concevoir, puissent exister d’autres mondes ? De toutes ces manifestations hypothétiques, rien ne peut être dit. Nous en restons à notre planète, minuscule et perdue dans des immensités apparemment inutiles, en tout cas démesurées au regard de notre petitesse, et dont la signification nous apparaît aussi peu que celle de l’infini ou de l’éternité dont elles nous offrent le reflet. Un jour lointain, peut-être, qui sait, le sens de l’univers s’éclairera pour nous. J’en doute un peu.

Je ne suis pas non plus très convaincu de l’existence de ces êtres venus d’ailleurs et de ces objets volants non identifiés dont on nous rebat les oreilles : ce sont les contes de fées du monde industriel. On peut se demander, en revanche, si les hommes sont appelés à rester de tout temps sur cette Terre dérisoire, jetée comme par inadvertance dans un coin de l’univers. La Terre est le berceau des hommes, mais les hommes ne restent pas toujours dans le berceau de leur enfance. Les hommes ont beaucoup changé depuis quelques millions d’années. Ils changeront encore bien davantage dans les millions d’années à venir. Ils ont mis le pied sur la Lune.

On ne les arrêtera plus. Les hommes sont un peu comme Dieu : tout ce qu’ils peuvent faire, ils le font. Ou ils le feront.

Il est très douteux – nous y reviendrons un peu plus tard, quand nous parlerons de demain après avoir parlé d’hier que, dans un avenir plus ou moins proche, le tout se limite pour eux, comme pour nous aujourd’hui, à la Terre et à sa banlieue, avec quelques vues dérobées sur des lointains vertigineux.

Presque rien sur presque tout
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